Blaise Cendrars, la banlieue de Paris

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« De l’allée des Veuves aux Pavillon des Délaissés, l’écart n’est que d’un petit siècle, et malgré la longueur du trajet par les souterrains, cet écart était absorbé si je m’enfournais avenue Montaigne, où j’habitais, dans la bouche d’un grand collecteur, avec mes amis, les égouttiers, pour émerger dans les anciennes carrières de Montrouge, porte d’Orléans, sortant des catacombes sans âge de Paris pour m’engager dans cette sente tortueuse, également sans âge (en somme, le tracé sud des Romains, leur voie d’invasion) qui traverse les terrains vagues chers aux campements gitanos, en direction d’Arcueil, où je pensais pouvoir surprendre un jour Erik Satie chez lui.

J’ai tenté plusieurs fois l’aventure, mais chaque fois Erik Satie ne répondait pas à mes appels, pas plus qu’il n’a jamais ouvert la porte à personne de son vivant, l’homme au cul-de-poule et au parapluie, le bon maître et chef d’école, le plus grand musicien français, le plus moderne, le seul musicien dont on n’est pas obligé d’écouter la « musique d’ameublement » en se tenant la tête entre les mains, membre du parti communiste à une époque où aucun artiste d’avant-garde n’en faisait encore partie, le chef de l’orphéon d’Arcueil-Cachan, défendant farouchement son indépendance vis-à-vis de ses amis et des importuns de Paris, pas snob pour un sou, comme Cézanne ayant horreur qu’on veuille lui mettre le grappin dessus, à son âge mûr comme au temps de sa jeunesse, quand il tenait le piano au Chat Noir, toujours prêt à épater le bourgeois, et chaque fois, je m’en retournais, non pas déçu, mais amusé par cette mentalité typique de banlieusard, et je m’en revenais sur mes pas en flânant, m’engageant dans de nouvelles sentes mal tracées à travers des jardinets qui descendaient jusqu’à la Bièvre et, sur l’autre rive, dans de nouvelles rues et des avenues à moitié construites, bordées de pavillons qui me menaient à la Gare de Gentilly où je prenais le train pour rentrer et débarquer Gare du Luxembourg, et j’étais sûr de rencontrer Satie à proximité et de passer la nuit avec lui, à la terrasse d’une brasserie du Boul’ Mich’ ou de Montparnasse. »

Blaise Cendrars, La banlieue de Paris
Blaise Cendrars parle d’Erik Satie

1 réflexion au sujet de “Blaise Cendrars, la banlieue de Paris”

  1. Bonjour, je me nomme Martine. J’adore la littérature et Blaise cendras est l’un de mes écrivains préférés.
    De tous ses livres j’aime beaucoup  » l’or » et  » un homme en partance ».J’ai apprécié autant le texte que vous avez soumis à notre appréciation. MERCI

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