Souffrances de la petite enfance d’Erik Satie

Escalier menant à la "petite fille aux grands yeux verts"Comme le dirait Henri Sauguet, comprendre « l’inexplicable » Erik Satie est compliqué. Certains biographes ont relevé avec brio ce défi sans tomber dans les pièges des systèmes philosophico-esthétiques. C’est le cas de Jean-Pierre ARMENGAUD auteur de plusieurs publications sur Erik Satie, pianiste, musicologue, ancien professeur-associé à l’Université de Paris IV-Sorbonne qui a donné une interview en deux parties sur YouTube à Culture Sphère intitulée « Erik Satie l’inexplicable »

Partie 1 https://www.youtube.com/watch?v=TTMq8xrPqOM

Partie 2 https://www.youtube.com/watch?v=o8ulAntJT3s

Jean-Pierre Armengaud a ainsi balayé la vie complète de cet HomériK compositeur, égaré sur la plage, qui contemple les rives de Sparte. Il commence dans la première partie de cette interview par les tourments de son enfance.

Reprenons-les et tentons d’y voir plus clair sur cet abandon, « à droite et à gauche » mais si possible avec « lunette ».

En effet, Satie disait qu’il en avait « eu plus que sa dose ». Il s’est ainsi interrogé sur son arrivée sur terre. Il se demandait si on l’y avait envoyé pour s’amuser ou mis là pour oublier les mystères de l’au-delà dont il ne se souvenait plus. « N’y suis-je pas opportun ? » lançait-il…

Ce sentiment d’abandon arrive donc progressivement.

Tout d’abord le 27 avril 1872 avec la mort de sa sœur Diane, âgée de 1 an et 4 mois.

Eric supporte ensuite, le 27 octobre 1872, le plus grand drame : la mort brutale de sa mère anglaise Jane Leslie Anton,  âgée de 34 ans, si jeune et presque toujours enceinte. Le cercle familial éclate.

Avant d’aller noyer son chagrin dans un long voyage à l’étranger, Alfred Satie, le père d’Eric, confie alors ses trois enfants à sa famille d’origine. Olga, 4 ans, fut accueillie par l’oncle maternel d’Alfred, Mr Fortin, au Havre.

Conrad, trois ans, fut hébergé par ses grands-parents tandis qu’Éric, âgé de 6 ans, fut considéré comme assez grand pour être mis en pension au Collège de Honfleur…

Eric constate qu’il est ainsi rejeté par ses grands-parents maternels, empêtrés dans leur morale religieuse, qui l’obligent à l’apostasie, c’est-à-dire à renoncer à sa religion protestante pour être baptisé catholique de force le 4 décembre 1872, par le curé Dallibert. L’évêque de Lisieux l’avait autorisé à pratiquer dans l’église Sainte Catherine ce baptême sous condition (réservé à l’indigent ignorant s’il avait déjà été baptisé).

Ses grands-parents ont nié ainsi le passé d’EriK Satie le viKing écossais par sa mère, le « fils des étoiles » descendu de la planète anglicane… Jules (décoré de la légion d’honneur) et Eulalie ont sonné l’hallali.

Ils ont rejeté durablement leur petit fils de leur famille (« n’appartenant pas à la noblesse, même du pape ») qui avait combattu l’embargo de l’ennemi héréditaire… Les enfants de Dieu sont Miséricorde… Satie l’excommunié répètera d’ailleurs lui-même cette exclusion en excommuniant ses ennemis en qualité de Parcier de son église Métropolitaine d’Art de Jésus Conducteur…

En septembre 1878, la disparition énigmatique de sa grand-mère Eulalie retrouvée morte sur la plage, au Vasouy, sera un nouveau traumatisme.

L’absence d’un père qui le fait élever par ses grands-parents confirmera le rejet, l’abandon. Ce père intelligent mais « pas très fiable, car facilement manipulable », s’occupera de ses affaires et fréquentera le Sénat au lieu d’élever réellement son fils. Il montrera néanmoins à son fils le Tout Paris de l’hypocrisie et des faux semblants. Ceci pourrait avoir eu les conséquences suivantes : Satie rejettera sa vie durant, tel un moine du moyen-âge qui accepterait les aumônes, toute compromission artistique qui aboutirait en contrepartie, à de la monnaie sonnante et trébuchante. Il est allé par exemple jusqu’à refuser un contrat d’un éditeur qui prévoyait une rémunération dont le montant dépassait celui, qu’à son avis, son ouvrage méritait…

Plus tard, le traumatisme de la fausse mère l’affectera. La présence d’une marâtre, Eugénie Barnetche, compositrice sans grand talent, pianiste, enferrée dans la tradition, le poussera à devenir l’élève le plus paresseux du conservatoire.

L’excentricité douteuse et l’alcoolisme de son oncle Adrien Satie, que ses amis (anglophiles comme lui) avaient surnommé Sea Bird, ce capitaine coquin au long cours de poche, cet Escartefigue normand qui aurait très rarement navigué au-delà du vieux port, lui apportera certes de l’air vicié, mais aussi un peu d’oxygène. Satie s’apercevra peut-être, que face à l’absurdité de la vie, il faut s’amuser et devenir cet enlumineur de mots d’esprit par la fulgurance du langage…. Ce peut être en souvenir du bateau de son oncle baptisé the wave, toujours à quai, que Satie dans un récit qui accompagnait « ses enfantines » a évoqué « un grand escalier », très grand et très beau dont personne « n’ose se servir de peur de l’abîmer ».

Orphelin de l’amour, de la religion, puis plus tard de l’Art, Satie a rejeté cette violence ancrée en lui par une tendresse enfantine moderne et géniale qui tourne sur elle-même en un bouclier protecteur. Nous faisons ainsi allusion aux armures et châteaux forts que Satie aimait dessiner…

Jean-Pierre Armengaud nous conseille, pour mieux comprendre Satie, de lâcher prise. Alors plus que des mots, n’hésitons pas (même si cela ne prouve rien) à revenir sur la vidéo publiée par André sur notre site qui a mis en évidence, grâce aux nouvelles technologies, la tendresse et la bienveillance de son regard.

« C’est la tendresse même les gymnopédies » disait Germaine Tailleferre. Debussy ajoutait « C’est un musicien médiéval, doux égaré dans ce siècle. »

Satie retrouvera également en 1908 son enfance perdue avec son amour pour les tout-petits avec la participation à la fondation du patronage laïque municipal d’Arcueil pour soustraire les enfants « à partir de 6 ans des dangers de la rue ». (La Banlieue d’Erik Satie Ornella Volta Edition Macadam 1999 p. 51)

Dans un autre ouvrage (Erik Satie Honfleurais, Edition de La Lieutenance 1998p. 70), Ornella Volta précise également qu’il s’est occupé avec tendresse, pendant 5 mois, du fils de Suzanne Valladon alors âgé de 9 ans, Maurice Utrillo. Satie apportait à cet enfant des bouquets de fleurs….

Mme Volta poursuit en précisant que si Satie apprécie la compagnie des enfants, c’est parce que disait-il « les enfants aiment les choses nouvelles. Ce n’est qu’avec l’âge de raison qu’ils perdent ce gout de nouveauté… tout petit l’enfant observe l’Homme et il le connaît ». C’est précisément parce qu’il se place du point de vue des enfants que Satie parle de « l’Homme, ce pauvre être mis sur terre pour embêter les autres hommes ».

La saleté de sa petite fille aux grands yeux verts (nom qu’il donnait à sa pièce placard d’Arcueil, sans commodité, où nul n’a pénétré), ses accès d’humeur et parfois ses « caprices » pourraient s’expliquer comme le disait Roger Shattuck, critique littéraire américain, par cette « volonté de ne pas perdre son enfance de vue ».

Des interprétations de diagnostic d’autisme Asperger ont été également évoquées. Mais Satie avait su garder des amis qui l’ont notamment aidé dans ses derniers instants. Satie demeure inexplicable !

Jean-Pierre Armengaud, en parlant de sa modernité artistique et de la poésie de son « exil intérieur », nous met en garde dans sa biographie (Erik Satie Edition Fayard 2009) contre les interprétations psychanalytiques simplistes, « la nostalgie du ventre maternel, la permanence du stade oral, la névrose de la solitude et de la persécution que compenserait une sublimation par la simplicité, la chasteté, la fulgurance du langage et du trait d’esprit et l’abus d’explication (détournée) et de justification au moyen de textes incongrus ».

Tous ces abandons qui ont jalonné son enfance ne le quitteront plus.

Ils n’en finissent pas de tourner ces tourments et de revenir dans son inconscient comme les ogives de Notre Dame en brulant tout sur son passage…

A 21 ans, Eric Satie a mis en boule et déchiré ses vêtements dans un Autodafé expiatoire pour chasser l’abandon de sa famille, de la société, des institutions, du monde musical… pour mieux renaître EriK (car c’est un cas). Il s’est alors fabriqué un personnage bouclier qui a revêtu une armure de songes innés, de silence, de pudeur, de chasteté, de simplicité.

Il a construit un refuge poétique intérieur qui se renouvelle au fur et à mesure par la recherche des gestes musicaux ancestraux (« mystères d’un au-delà dont il ne se souvient plus »).

Il a magnifié ses traumas en les gnosant simplement dans le plus grand dénuement, de façon écologique, ce cher « gnou qui fait des siennes » …

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